C'est comme une mer de collines. Du vert, du vert, encore du vert, des marguerites partout, pas d'arbre, pas de nuage. Du vert et du bleu. A en donner le vertige; le mieux c'est encore allongée là-dedans. C'est comme si la pensée n'avait plus de limite dès que le champ de vision n'en a plus.
Un chat sur l'estomac. Le soleil est chaud, mais le vent ne l'est pas, et c'est douloureusement agréable de passer de l'un à l'autre sans pouvoir s'habituer ni à l'un, ni à l'autre...
Et puis un train passe, sans que je n'aie jamais pu apercevoir de rails. C'est un vieux train, qui ne va pas bien vite, et qui me rappelle la différence qu'un auteur connu faisait entre le vélo et la bicyclette.
C'est étonnant comme un train, ou une gare, peuvent être attirant. On pense toujours qu'en changeant son corps de place on pensera mieux, ou différemment. Qu'on se libèrera un peu de nous-même en changeant notre champ de vision. Allons donc mettre ma rétine au vert.
C'est très simple en fait, moi qui pensait que seuls les acteurs de cinéma pouvaient prendre un train au vol...
Les collines défilent; immobiles elles me semblaient tout, maintenant elles me lassent. Je veux voir autre chose. Des arbres réapparaissent. Des cabanes ici et là. Déjà j'ai oublié le bleu et le vert.
Cette ville est étrange. On pourrait s'y tromper pourtant, elle ressemble à n'importe quelle ville, et pourtant il y'a quelque chose. Il y'a une grande place avec une fontaine; des enfants en culotte courte lancent des bateaux à voile dans le petit bassin pendant que leurs nourrices dansent avec des marins...
Ah, ça me rappelle quelque chose. Un film je crois. Voilà qui est intéressant; je suis dans une ville idéale imaginée par un scénariste, où les gens se parlent et se rencontrent en dansant, où tous cherche une personne qui est là aussi, presque sous leurs yeux; ça ressemble tellement à mon monde, en fin de compte...
Mais ici les gens savent, ils savent qu'ils ne savent pas, ils savent qu'ils ne trouvent pas, mais ils savent qu'il y'a quelque chose à trouver. Moi je ne sais pas, et mon chat est très perplexe.
Je me sens un peu seule, comme le joker qu'on laisse dans un jeu de cartes où il n'y a que des paires; le perdant est celui qui m'attrape. Voilà qui résume bien la situation. Le perdant est celui qui m'attrape.
Où alors je perds quand j'attrape quelqu'un ?
En tout cas je ne suis pas sensée être ici, pourtant c'est tentant. Mais je vois bien que le nombre de cartes est impaire. D'ailleurs le conducteur du train me rappelle. Tant mieux si lui sait où je vais.
Il dépasse la ville; quelques collines; roule sur une plage de galets et glisse tranquillement dans la mer.
Marée basse. Ca ressemble un peu à la baie du Mont St Michel, et j'aime bien cet endroit, je sens que je vais dans la bonne direction; l'appel de l'"au-delà des mers", y'a que ça de vrai. Plus c'est loin, mieux on se sent en route. Arrivé je ne sais pas. Ca doit être comme de partir, déjà empesé de problèmes et d'incertitudes.
Je réfléchis. Qu'est-ce que je cherche au juste ? Je cherche à tatillons quelque chose dont j'ignore la nature; je cherche ce que j'attend, et je formule des hypothèses : j'attend un homme ? un métier ? Un accomplissement peut-être. Mais les accomplissements ça doit être comme les arrivées, décevant; ce qui est amusant c'est de chercher. Alors je cherche un accomplissement jamais accompli. Est-ce que ça correspond à une relation ?
Mais n'oublions pas, le perdant est celui qui m'attrape. Dans ce jeu de cartes du moins.
Je suis très certainement prise-de-tête, mais j'imagine mal comment on peut être heureux sans être prise-de-tête. Ceci dit, je ne me souviens pas m'être clairement dit un jour "Ah ! Je suis heureuse." Le bonheur est un foutu fantome. Comme l'amour? Comme l'amour tel que se le figurent les gens qui ne sont pas prise-de-tête.
Moi j'ai besoin qu'on me parle d'amour. Je ne sais pas assez, je ne sais rien, j'ai besoin qu'on m'explique; j'ai besoin qu'on me dise par quel bout commencer. Je tire le bon bout et les lacets se défont, comme quand j'avais 5 ans et qu'il fallait mettre ses chaussures toute seule. Je tire le mauvais et c'est un bordel pas possible pour enlever ces foutues godasses. On peut aisément parier que j'ai déjà bien tiré sur le mauvais bout. C'est la génération qui veut ça ? Trop facile.
Le vent sent la mer et mes lèvres ont le goût de sel. Ma peau brille un peu, comme après un mois de vacances intensives au bord de la mer. Je vois une ombre droit devant, ça doit être notre destination finale.